Fero Liptak : "LA FEERIE DE L’ORDINAIRE"

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FERO LIPTAK

Ses personnages, toujours saisis dans les situations les plus banales, dégagent une douceur, un humour, un appétit de vivre, qu’exaltent un trait à la fois caustique et tendre soutenu par une chaleureuse palette.

Fero Liptak a déjà exposé à Nantes, Prague, Hanovre, Berlin, Vienne, Vancouver. Comme scénographe et décorateur, il a déjà signé 80 pièces de théâtre, 7 long-métrages de cinéma et 5 films de télévision. Il a obtenu le prix du " Lion tchèque " pour le décor du film " Le Jardin " de Martin Sulik distribué en France en 1998.

à la fois peintre, sculpteur, scénographe, est probablement l’un des artistes les plus originaux de son temps. L’un des plus libres et des plus fantaisistes aussi.

 Ni mode ni tendance.

L’œuvre de  Fero Liptak  est absolument atypique dans la production contemporaine.
D’abord parce qu’il s’agit d’une peinture toute entière nourrie de son talent scénographique.

A 42 ans  Fero Liptak a réalisé les décors d’une dizaine de films et de plus de 80 pièces de théâtre sur la plupart des scènes d’Europe Centrale. Il regarde le monde en dramaturge.  Sa peinture est une mise en scène tendre, amusée, fantaisiste, et mélancolique de la vie quotidienne. Fero Liptak enchante l’ordinaire.

Ses personnages étonnent par leur physionomie : d’étranges petites créatures à face de lune cabossée ouvrent sur le monde des yeux immenses et brillants de curiosité. Ils arborent des sourires tantôt naïfs, tantôt espiègles, parfois cruels, plus rarement tristes. Et toujours le spectateur s’identifie. Ces êtres qui donnent souvent l’impression d’être « pris la main dans le sac », leur étonnement paradoxal devant la vie de tous les jours, sa banalité, ses soucis, ses joies, ces gnomes intrigués, agacés, dépassés, par les aléas de leur condition, nous les reconnaissons naturellement. Puisque c’est de nous qu’il s’agit.

Fero Liptak joue aussi avec et sur les mots. Tous ses tableaux sont titrés à même la toile. Et ces titres renvoient le plus souvent à des proverbes, dictons et calembours, triturés et déformés en tous sens pour les besoins de la cause. Il n’est pas indispensable de connaître la langue slovaque  pour apprécier l’humour de cet « autoportrait  » au visage d’automobile, de cette « chienne de vie» à tête de chien, et de cette « montagne de soucis » au sommet inaccessible.
Fero Liptak est tout à la fois slave et universel.

Sa palette a la richesse et la chaleur des icônes : le rouge chatoyant du feu, le jaune-orangé de l’aurore,  le vert profond et apaisant des forêts, le bleu du schiste carpatique.

Il a puisé son art dans la tradition des livres illustrés si riche en Slovaquie et dont les créateurs si nombreux restent à découvrir en France.

Tout son travail est teinté de cette qualité de recul et de dérision qu’on appelle généralement l’humour slave.
Ses nageurs embarrassés de bouées de sauvetage s’agglutinent et se débattent dans une piscine sans eau.
Son ornithologue est couvert d’oiseaux dont le plus beau spécimen se trouve…. posé dans son pantalon. Passons.
Fero Liptak a aussi beaucoup lorgné vers la Flandre. Il y a du Bruegel dans ses scènes populaires, et du Bosch dans ses créatures fantastiques. Ses compositions nous ramènent parfois aux intérieurs cossus  de l’âge d’or de la peinture hollandaise : petites fenêtres, sources multiples de lumière, clair-obscur, soin du détail.

Chez Fero Liptak, il ne manque pas une couture aux costumes, pas une épingle aux coiffes, les pantoufles s’évadent des pieds, le bol de soupe fume, le vin rosit les joues, le sable coule dans le sablier, il manque une aiguille à l’antique horloge et des lampes chétives réchauffent les recoins.

L’univers où campent les créatures de Fero Liptak est tout à la fois touffu et immobile, indifférent au temps qui passe. A la manière de la Renaissance ses fenêtres s’ouvrent sur des paysages idéalisés qu’il peint avec soin et tendresse : ceux de la Slovaquie éternelle, avec ses villages médiévaux, ses maisonnettes de bois, pelotonnées contre leur église, adossés à l’écrin verdoyant des collines.

Même s’il se fait parfois caustique pour nous tendre le miroir de  nos doutes, de nos hypocrisies, de nos lâchetés, il fait bon vivre dans son monde. Il a pour nous la générosité du retour à l’enfance et à ses rêves : ses fillettes y jouent à la marelle ou au Yo-Yo, ses garçons la fronde à la main, vagabondent dans les ruelles des villes imaginaires. Ils se lancent à la conquête du monde sur des bateaux en papier et se jettent vers le ciel sur de vertigineuses balançoires. Ils découvrent la magie de la lecture à des heures interdites à la lueur d’une lampe de poche. Ils prospectent à la loupe un univers en apesanteur de paysages oniriques peuplés d’arlequins et de tous ses compères de la Commedia del’ Arte. Ils scrutent attentivement le « phare » dans leurs pantalons, se contorsionnent enfin pour mater les filles, entrevoir leurs dessous, effleurer leurs seins, leur arracher un sourire et goûter au sel de la vie avec l’air de ne pas y toucher.

La peinture de Fero Liptak est envoûtante. Elle nous délivre de nos carapaces et de nos œillères pour nous rendre à l’enthousiasme de la découverte et à la joie de vivre. C’est une jubilatoire féerie.

Zuzana Bojnanska et Luc Evrard