L’espace personnel de Tanja Ostojic
Par Olivier VARGIN
Doctorant en sciences de l'art
Spécialiste en Art contemporain Est-européen
Jeune artiste serbe, formée au département de sculpture à l’académie des Beaux-arts de Belgrade, Tanja Ostojic (née en 1972) appartient à cette nouvelle génération d’artistes fortement affectée par la guerre et l’éclatement de la Yougoslavie. Une de ces artistes venant d’un monde où la logique s’est éteinte, au profit d’un lieu conditionné par la dictature de Milosevic et le diktat du nationalisme et du populisme : une "Serbie surréelle" à la fois victime et dirigeante, une terre où les mouvements ne sont pas compatibles avec les développements du monde moderne, sans possibilité d’intégration à la scène de l’art contemporain.
A travers ses actions et ses performances, Ostojic aborde la question de l’individu par des performances rituelles, en reconstruisant les rythmes intérieurs d'un espace symbolique personnel. (Auto-)critique, politique, subversif, son travail présente un espace personnel, un "carré intime" où l’individu (elle et/ou l’ "Autre") est mis à nu, puis exposé aux avaries du monde réel, à la manipulation et au rejet de soi. Son oeuvre entre en contact immédiat avec le spectateur et se fait l’illustration d’une âme en perdition figée dans les sables mouvants du réel. Illustration nous renvoyant à cette phrase écrite sur la toile de l’artiste niçois Ben (1992) : "je ne sais pas qui je suis" et ce principe d’incertitude propre à la modernité artistique que l’on retrouve dans l’Ere du soupçon de Nathalie Sarraute présentant la déchéance de son personnage de roman perdant, progressivement, tout : "ses ancêtres, sa maison soigneusement bâtie (...) ses propriétés et ses titres de rente, ses vêtements, son corps, son visage et, surtout, ce bien précieux entre tous, son caractère, qui n’appartenait qu’à lui, et souvent jusqu’à son nom". Le travail (très controversé) de Tanja Ostojic comme le destin des peuples de l’ex-Yougoslavie stigmatisent ces mots et ces sentiments de perdition, d’errance.
Ostojic pose son corps, à l’image de l’artiste afro-américaine Adrian Piper, comme un territoire d’identité et d’expérimentation. C’est en effet par son corps que l’artiste apparaît le plus souvent à l’"Autre", c’est donc ce corps qui sera le moyen de mettre en évidence la soumission qui lui est imposée par les blessures d’une guerre fratricide et les maux d’une nouvelle réalité remettant en question l’identité de tous et de chacun. Au travers de performances réalisées dans les lieux publics, Tanja Ostojic met en avant son identité "d’être errant" en usant de subterfuge ou en adoptant des postures et attitudes que l’on pourrait qualifier de "non conformes" : l’artiste focalise toute son attention sur l’aliénation de son corps et de son identité face au regard de l’"Autre" dominant. Elle place la notion de l’expérience au centre de sa pratique l’expérience permettant de mettre le moi en perspective. Sa pratique comportant des éléments autobiographiques ou prenant comme postulat de départ un élément réel de sa propre vie se constitue comme "sur-autorisée", au sens où son identité est, elle-même, le sujet et l’objet de l’oeuvre. Face à cette "sur-autorisation", Ostojic pose sa pratique comme un déni total de l’autorité et refuse la notion d’auteur.
Entre le "Je ne suis personne et je ne suis rien" de Slobodan Snajder et le « je suis" nationaliste que l’on peut comparer au "I am nobody" (Je suis personne) de Philippe Thomas et au "I am anybody" (Je suis n’importe qui) de Cindy Sherman -, l’identité de l’artiste est clairement remise en question ; elle pose, entre revendication d’une identité et négation d’une identité individuelle, une autre voie - pensée sous le terme "Queer" par les artistes gays et lesbiens en Occident définissant un individu étrange, différent.
Un être étrange et différent que l’on retrouve dans l’une de ses premières performances Personal Space (Espace personnel) (1996-1998). Dans Personal Space, Tanja Ostojic se tient nue, debout, immobile pendant une heure dans un ascenseur en marche à la disposition du public. La tête et le corps rasés, couvert de poudre de marbre blanc, l’artiste apparaît au public telle une sculpture, une statue contournant les normes de l’académisme antique pour répondre aux canons de l’étrangéité, de la différence. Le corps et la posture d’Ostojic ne présentent aucun signe ou indice d’appartenance ethnique, religieuse, sociale ou culturelle, ils naviguent dans l’errance, une autre dimension, un autre monde, tout en interpellant "l’Autre" et ses préceptes, ses préjugés.
Personal Space illustre ce sentiment de différence voire de rejet, cette sensation "d’exilé de l’intérieur", cette identité mouvante, instable, à la fois perdue et en pleine reconstruction. Une identité forgée dans le marbre, aux lignes et aux courbes frêles et osseuses nous renvoyant aux tragédies qui ont affectées les populations des Balkans et à "l’exclusion" qui s’en ait suivie.
La curator serbe Bojana Pejic définit cette exclusion comme le "syndrome de Robinson". Un syndrome que l’on retrouve et appréhende plus en détail dans des travaux comme Looking for a Husband With EU Passport (Cherche mari en possession d’un passeport de l’UE) (2000) dénonçant à la fois la fermeture de l’Union européenne aux citoyens des pays de l’Est, et les conséquences dramatiques de la politique nationaliste du régime serbe de Slobodan Milosevic. Looking for a Husband With EU Passport fait également suite à deux actions convergentes d’Ostojic : le franchissement clandestin de la frontière slovéno-autrichienne, et la tentative infructueuse d’obtenir un visa auprès de l’ambassade d’Autriche à Belgrade.
A travers ses différentes actions et performances, l’artiste expose l’irréversibilité d’une logique dramatique (conséquences de l’impasse dans laquelle est plongée la région) : celle d’offrir son corps à un futur mari sur le "marché du mariage" (dans le meilleur des cas), ou de le vendre à des clients sur le marché de prostitution (dans le pire des cas). La surexposition du corps, totalement dévêtu, rasé jusque dans le moindre recoin nous renvoie à l’état de marchandise, d’un "objet produit" que l’on expose dans un hypermarché pour vendre ou/et en faire la promotion. Afin de surenchérir le concept de son œuvre, l’artiste a mis en ligne sur Internet une photographie (prise lors de la performance Personal space) contribuant à cette surexposition et ce "merchandising". Sur le site, l’artiste y autorise les transactions et les enchères : les candidats au mariage peuvent répondre par e-mail (hottanja@hotmail.com).
Provocateur, expérimental, pragmatique, le travail lucide de Tanja Ostojic dénonce les politiques, la politique, et expose sans pudeur, à l’image de Black square on white/square/ (Carré noir sur fond blanc) (2001) ou de Untitled (sans titre) (2004), une identité Yougoslave "éclatée", perdue, désorientée, en proie aux vices de l’Occident et de l’Union Européenne ainsi qu’aux drames qui lui succèdent.
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