Gambetta, par un jour de clémence climatique, en ce mois de mars finissant, sous une lumière bien parisienne, au fond d'un immeuble lové près du haut du Père Lachaise, une cour, gardienne d'un platane qui sait retenir ses branches, abrite l'atelier de l'artiste.
Hors du temps, loin du tumulte urbain, lentement, comme pour apprivoiser ces trop rares instants qui nous arrachent du quotidien, on se laisse bercer par une atmosphère qui nous éloigne, à pas comptés, du présent.
Nous voici au début du siècle, temps béni des arts, dans le Paris des monstres sacrés du Bateau- lavoir, du Montparnasse, des buttes, des boulevards... où nonchalamment, inconsciemment ...la vie se goûtait à pleines dents et les artistes régnaient en maîtres et imposaient leurs talents en révolutionnant les carcans de l'académisme...
Abdellatif Moustad est là ! Gavroche du Sud, un éclat baigné de soleil s'affiche sur un large sourire mi-complice, mi-ironique... Il a l'élégance d'être nature, au milieu d'œuvres dont certaines flottent au mur en s'imposant au regard, marquant d'une sorte d'ordre impérieux leur exigence d'être vues en premier.
Quelle rencontre !
Le Sud, le vrai, celui du sud de la Méditerranée... là où la mer a lâchement abandonné le terrain voici quelques milliers d'années, laissant aux vents le soin de redessiner le paysage, d'en modeler les contours et avec la complicité du soleil d'y jeter une palette de couleurs à la hauteur de son immensité.
Les toiles d'Abdellatif portent aussi la marque de ces hommes qui surent épouser ces lieux. Armés de poésie, tutoyant les vents, la tête portée par les étoiles... ils savent encore conter, aimer, chanter... lire dans les cieux. Dans ses traits, ses suggestions sur des motifs en proposition... nous y décelons leurs traces, leurs empreintes...
La calligraphie, domptée par Abdellatif, est comme un murmure que porte le souffle d'une psalmodie reprise en cour. Tantôt forte, puissante, impérieuse, marquant ses exigences, elle impose un rythme, une cadence de lecture... tantôt fluide, libre, soulignant à peine un trait, elle ne se fait qu'entrevoir en se laissant deviner.
Portées par un jeu de couleurs terre aux nuances ocres et siennes, les œuvres d'Abdellatif nous ramènent au désert, à ses couleurs, aux sensations qui nous font toucher à l'essentiel : l'émotion première, celle des hommes libres.
La lettre arabe utilisée est celle de la mémoire, celle du verbe, du vers, du ralliement, du poète, des fils du soleil... elle se joue de la terre, elle sait s'affranchir du sable, elle est compagne des airs, des chants d'oiseaux, elle aime s'ancrer au cœur des hommes... c'est sur ces registres que s'offrent à nous les calligraphies qu'Abdellatif ordonnance sur ses toiles.
Une œuvre chaleureuse, où se mêlent la terre et le ciel. L'ancestral immuable et l'intemporelle poétique : la calligraphie arabe. Il se dégage de l'ensemble des œuvres proposées à cette exposition une densité dans les couleurs qui nous tirent de la nonchalance des tons nuancés ocres-dorés, vers l'émotivité affolée que soutiennent des rouges volcaniques.
Michel Arab, Galerie Arcima, 2002
"Fonds de matières apparentées au mur, argile, parchemin, terre et peau...
Souvent des carrés, des rectangles, portes et fenêtres, ouvertures ou replis ?
Des lignes qui transpercent comme un horizon, une caravane,
une crête de dune, un cri, un bavardage, un message...
Ecritures ramassées dans des espaces clos,
dégringolées comme un peu de sable au fond d'un verre, alchimie du verbe,
écriture muselée ou qui soudain se détend comme le saut libre d'une gazelle,
par un vent violent, un éclair de foudre...
L'emploi du rouge comme sceau, appartenance, révolte, blessure,
attirance, sensualité de la couleur, un appel violent.
Curieusement le rouge appartient encore plus à l'auteur,
il est une revendication du propriétaire du tableau, il s'exprime hors de la toile
et elle est unique dans son cocon de bruns, lavis, argiles. "
texte de Kaki 1999
ÉCRITURES
Quand l'expression doit passer par l'écriture, je me libère de toutes
les métaphores - signifiant ou signifié - invisible ou indicible -.
Ce qui prime c'est l'espace a investir par la calligraphie
sous forme de mots, de phrases, de fragment de texte...
Une écriture qui produit ses propres signifiants ne les crée
certes pas dans leurs corps mais en produit la signifiance.
Kitaba
Les écritures n'ont formellement que peu de points communs, mais elles constituent une histoire.
L'histoire de la lente élaboration de la mémoire écrite des hommes.
La racine arabe (KTB - écrire) renvoie d'une part à l'idée de rassembler :
rassembler des lettres (kitaba - écriture) ou encore (katiba - escadron de chevaux).
Ktb - écrire est la racine sementique et usuelle.
Autre l'idée d'écrire celle de rassembler.
François Christiaens
En plus du sens des mots, la calligraphie puise dans le dialogue esthétique. Elle apporte au beau. Ce que la littérature a apporté à lécrit en étant elle même un écrit ; cest assez étonnant.