Petite histoire du corps dans l'art moderne et contemporain

Bertrand Naivin, 12 avril 2007

 Egon Schiele, l'être-sexe

Egon Schiele, Sigmund Freud. Deux noms, deux mondes. D'un côté une peinture débridée, sauvage, humorale. De l'autre, l'analyse de la pensée, l'étude scientifique de l'inconscient. Pour l'un, la force de l'image; pour l'autre, le mystère de l'invisible. Pourtant, ayant vécu tous les deux l'hygiénisme morale d'une Autriche au catholicisme conservateur, ils établirent l'indissociabilité du sexe et de l'être. Comme pour réagir au puritanisme ambiant, leur oeuvre célébra en effet la dualité de notre humanité, tiraillée entre le spirituel et le spermatique. Ainsi, l'étude des pulsions sexuelles qui fondera en partie la psychanalyse rejoint les corps nus de l'artiste. Peignant sa propre nudité comme celle de sa famille, Egon Schiele met à mal la tradition de corps lisses et idéaux de la peinture italienne et française. Dans des tons brunâtres, cernés par de forts traits noirs, parfois lacérés de rouge ou de rose, presque toujours inachevés, comme abandonnés aussitôt la tension créatrice apaisée, le nu chez le peintre autrichien souffre, jouit, crie, se contorsionne. Il bande, se masturbe, s'exhibe.

La corporéité selon Schiele est ainsi habitée, et devient l'expression animale du peintre comme du sujet. Représenter le corps nu ne se limite plus dès lors à le faire beau, mais à y transcrire les spasmes d'une humanité étouffée par l'idéal théocratique. Car ne voir en l'homme qu'un fruit divin perverti par le Mal, n'avoir comme absolu que des Cieux peuplés d'anges asexués, renier notre part animale en somme, n'est pas regarder l'être humain. Ni le respecter. Aussi Freud tout comme Schiele tentèrent-ils d'ouvrir leurs contemporains à cet être-sexe. L'individu, en écoutant enfin ses humeurs, touche sa véritable essence. Un bouillonnement de beautés et de violence, de ciel et de fange, d'esprit et de sperme.

Bertrand Naivin, le 12 avril 2007

A paraître en mai : "le quotidien transfiguré"

Déjà paru :
Janvier 2007 : Un corps, des "être-corps"
Février 2007 : L'Origine du Monde de Courbet, ou le premier corps mis à nu
Mars 2007 : Manet : le nus sujet