Petite histoire du corps dans l'art moderne et contemporain
Bertrand Naivin, 7 mars 2007
Manet : le nu sujet
Nous avons pu voir le mois dernier l'attachement de Courbet à peindre la matérialité brutale de notre corporéité. Manet quant à lui l'ancre dans une autre réalité, celle du sujet. Loin en effet de l'épaisseur de son aîné, refusant lui aussi la perfection artificielle des classiques et néo-classiques, il restitue au nu son identité. Ses tableaux nous mettent alors en face non plus d'un modèle mais d'une femme, d'un individu. Même si la comparaison peut paraître cavalière, nous retrouvons dans ses corps la même nudité que dans l'asperge de 1880. Crue, congédiant tout effet esthétique comme symbolique, l'artiste l'a voulue juste présente. Elle est en cela de notre monde, comme venant de notre cuisine. Une trivialité qui affirme une autonomie plastique assumée. De même le nu chez Manet n'est plus une image, un symbole, un corps mais bien un être vivant et pensant. Ce faisant, il transgresse les limites de la re-présentation en supprimant le prisme de l'interprétation et de la composition artistique. Le corps n'est plus recouvert du voile de l'idéal, mais s'offre sans fard ni faux-semblant.
Dès lors, les étrangetés relatives à la composition de l'Olympia et du Déjeuner sur l'herbe ne nous signifient-elles pas que ce nu qui nous regarde existe? Ce regard ô combien synonyme d'âme et de personnalité. Non plus isolé par l'esthétique ou le concept mais bel et bien vraisemblable. Pourquoi a-t-il mis cette jeune femme dénudée entre trois hommes habillés? Qui est cette bourgeoise sur ce lit? Des énigmes qui n'auraient peut-être pour toute explication que le désir d'affirmer que tout comme pour les anges ou les allégories, la nudité de l'être humain, fut-il le plus commun, est belle.
Manet se joint donc au peintre de l'Origine du monde pour clamer la mort du nu abstrait. Comme une déclaration d'une autre fin, celle de l'idéal humaniste, pour mieux voir l'homme quotidien.
A paraître en avril : "Egon Schiele: être sexe"
Déjà paru :
Janvier 2007 : Un corps, des “être-corps”
Février 2007 : L'Origine du Monde de Courbet, ou le premier corps mis à nu
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