L'errance aux pays des origines de Maki Georgeon

12/2002

Comment concevez-vous votre travail de sculpteur ?
Pour moi sculpter c'est une respiration. Si je ne travaille plus, je m'asphyxie ;-).

Vos sculptures vont souvent vers une élévation des formes...
J'en ai pris conscience à travers le regard des autres, mais c'est aussi une question d'espace, à une époque n'ayant pas assez d'espace, cela a dû influer sur mes formes.

Il y a peut-être aussi une idée philosophique derrière vos formes ?
Aussi. Je pense que c'est un tout. Peut-être un désir de m'éloigner le plus possible de la terre ;-). Non, en fait le sculpteur a bien les pieds sur terre.

Quand vous commencez une pièce avez-vous déjà une idée préétablie ou pas du tout ?
Jamais. Quand on commence un travail avec la terre, on peut prendre une direction différente, selon ce qu'on veut faire, mais moi j'ai des structures en fer avec du mortier dessus, c'est quelquefois les structures qui décident, et je suis ce que je vois apparaître.

Pourquoi avoir choisi le mortier comme matériau ?
Je ne l'ai pas choisi mais découvert aux Beaux-Arts pour mes étudiants et je l'ai appliqué pour moi-même. Je trouvais qu'on pouvait le travailler en direct. La matière, vous savez, vit si on la fait vivre ; ce matériau-là est inerte. Ce n'est pas la même chose avec le bois ou la pierre qui ont déjà une vie propre avant d'être transformés. La matière prend vie quand on lui donne vie ! Un sac de mortier n'a jamais eu de vie propre ! :-)

Dans vos mondes on ressent une forte impression d'immobilité...
Quand on est seule dans son atelier et quand on y travaille une journée entière selon ses forces, c'est qu'on aime le silence. La qualité du silence est aussi important que le dialogue que j'avais établi avec mes étudiants aux Beaux-Arts...

Vos sculptures laissent apparaître assez d'espace pour qu'on puisse y rentrer...
Il faut que la propre imagination se mette en marche. C'est la différence qu'il y a avec une belle pierre ramassée dans la nature : elle est belle, elle raconte même l'histoire du monde mais si elle est transformée, il y a l'histoire de l'homme qui s'y ajoute.

Et ces petits personnages qui surgissent...
C'est une résurgence. Pendant des années, j'ai été figurative et puis de plus en plus je me suis éloignée de la figuration - sans être pour autant devenue abstraite - et puis un jour j'ai vu réapparaître, dans ce que j'ai appelé : "Les portes", un personnage. Et aujourd'hui ils sont repartis !

Pour vous c'est un bonhomme ou un personnage ?
Pour moi sculpteur, c'est la forme qui compte. La forme des personnages est importante par rapport au vide qu'il crée autour de lui dans les endroits où il réapparaît.

Mais ce personnage aurait-il pu se transformer en autre chose, en animal par exemple...
Non. Il y a peut-être un côté animal à cause des pattes et du bec... mais il s'agit d'habitat : ma dernière pièce est un mélange d'humain et de construction.

Je vois dans vos sculptures une coexistence : raffinement / primitif...
Bon. On porte tous du primitif en nous, c'est sûr et certain, et la culture qu'on reçoit, quand on voyage, quand on va au musée, dans des structures... c'est une culture qui apporte certainement le sens de l'équilibre, le rapport d'espace, de volume, je pense quon doit l'intégrer et le ressortir, en évitant l'esthétisant. Parce que l'esthétique pour l'esthétique ce n'est pas vivant !

Vos dernières sculptures sont donc des habitats montés sur pied avec un côté animal ...
On est fait de mélange d'animal. L'homme a encore des restes de réflexes violents : tout cela coexiste. Dans les mythes, les religions anciennes l'animal y est souvent associé. C'est la religion chrétienne qui a séparé le monde animal du monde de l'homme. Les religions orientales ou moyen-orientales ont gardé le tout très mélangé !

Je vois à la fois un retour à la terre et un art allié à la simplicité des formes ...
J'ai épuré mes formes, au fur et à mesure, mais dans tous les cas rien n'est jamais une volonté. Du reste, chaque fois que j'ai été plutôt volontaire, "c'est" parti à la poubelle !

Quand je regarde votre travail, il me vient un titre : "l'errance aux pays des origines" !
Je suis beaucoup plus intéressée par les origines de l'homme que les prochains voyages dans l'espace. Je me sens beaucoup plus proche de la terre et de son histoire - inquiète de la voir continuer que d'une projection dans d'autres mondes. La terre est porteuse d'une longue histoire...

Cela se voit aussi bien dans les formes que dans couleurs que vous utilisez...
Oui les mondes, comme le minéral, ont tous une couleur particulière. On peut trouver des bleus de la mer absolument extraordinaires, jamais un bleu n'équivaut à un autre... Le sable, le plus blanc que j'ai vu jusque-là se trouve sur les berges du fleuve qui va du Laos au Cambodge et en suite au Vietnam. C'est d'autant plus étonnant que tout autour la végétation y est luxuriante. Il y a des pays où il y a peu à voir des restes d'art, mais de par les couleurs la nature est riche, et ce rapport de couleurs laisse des souvenirs impérissables !

Il y a des sculpteurs qui travaillent dans la masse, pas vous.
Oui des sculpteurs qui sont plus solides au sol: les tailleurs, mais c'est une démarche tout à fait différente, il partent de l'extérieur pour tailler vers le centre alors que moi en tant que modeleur, - ce que je suis même si je travaille le béton en direct-, je crée des structures donc je pars du centre pour aller vers l'extérieur. C'est la démarche inverse.

"Seul l'esprit s'il souffle sur la glaise peut créer l'homme." Antoine de Saint-Exupéry - Terre des hommes - cette phrase me vient à l'esprit...
Bon, il n'est pas de glaise mais j'ai parfois l'impression qu'il est autonome. Souvent il me guide. Quand je doute, que j'hésite à "aller faire un tour à la poubelle" comme je dis, et que malgré tout je sens quelque chose d'autonome persister, là je me dis : Il faut continuer car quelque chose va sortir. C'est le signe !

Et l'idée de s'élever vers le ciel, pouvez-vous l'expliquer ?
Je crois que depuis que l'être humain s'est posé des questions sur l'après de sa vie ; quand il a commencé à enterrer ses morts et non plus à les consommer, il a pensé qu'il y avait quelque chose d'autre qui existait - disons qu'à une époque il a porté ses regards vers le ciel. Est-ce à cause du soleil, des étoiles ou de la lune ? En tout cas il a tourné ses yeux de ce côté-là !

Votre travail participerait une ascension vers les astres ?
Non pas en soi. Plutôt la terre et l'esprit. Ce sont les hommes qui ont créé les dieux.

Marie-Pierre Cattino

Maki - Georgeon
20, rue Pascal
75005 Paris
Tél : + 33 1 43 31 04 21
mail : contact@makigeorgeon.com
Web : www.makigeorgeon.com

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