NICOLAS VIAL : LA MER AU COEUR
DE JULIEN CABON
Nicolas Vial est illustrateur de presse. Et tout le monde le connaît. Puisque cela fait quand même 26 ans qu’il publie chaque semaine ses dessins dans Le Monde... Mais Vial est aussi peintre. Depuis 1999, l’artiste se plaît à troquer son encre de Chine pour une acrylique explosive et dégoulinante. Du noir au rouge sang, des variations de bleus et des panels de couleurs éclatantes, Vial interpelle dans son univers romantique et maritime où se dissimulent mille et une redoutables petites planques oniriques. Aux dernières nouvelles, il vient d’être nommé Peintre officiel de la Marine. Pour son entrée chez les marins, l’artiste nous a ouvert la porte de son atelier... Bienvenue dans le monde fascinant de Nicolas Vial
Un livre avec Michel Leclerc
La mer de l’enfance, peut-être, celle de son nord-Finistère, morceau de son jardin secret. Des souvenirs de gosse et d’ado, quand ses parents louaient une petite maison en bord de mer. La liberté, le grand air, la pêche " J’étais un vrai écumeur des mers, on faisait des pêches incroyables" se souvient-il. Les 400 coups aussi. " En ski nautique, traînés par une Simca 1000 sur la plage." Un monde ouvert, libre, où tout est possible : c’est un peu ça l’univers de Vial ; Un autre amoureux du nord-Finistère tombera sous le charme de ses toiles. Sur son blog, Michel Edouard Leclerc, le patron de la célèbre chaîne de grande distribution, consacre de nombreuses pages du peintre. Il y confie qu’un jour, en visitant une galerie à Paris, il est resté interloqué devant un tableau : juste une maison et un ciel " Je connais cet endroit" se dit-il. Le lendemain, Leclerc et Vial se retrouvent pour déjeuner : c’était le ciel de Kerlouan, celui du nord-Finistère où les deux hommes avaient, sans se connaître, passé une partie de leur enfance. Depuis, ils sont devenus amis et vont publier un livre, à paraître bientôt aux éditions Naïve, avec des dessins de Vial et des textes de Michel -Edouard Leclerc.
Encore étudiant, il illustrait déjà dans Le Monde
Le jour tombe dans l’atelier de Vial et l’artiste aux airs rêveurs raconte ses premiers pas. C’était en 1982, il était alors un jeune étudiant aux Beaux-arts lorsqu’il se lança au culot " J’ai téléphoné au responsable des illustrations du journal Le Monde pour lui proposer mes dessins. Il m’a répondu que cela ne l’intéressais pas : des étudiants aux Beaux-arts comme vous, j’en ai cinquante par semaine qui m’appellent..., m’a-t’il répondu. J’ai insisté un peu et on m’a finalement dit de rappeler dans trois mois. Trois mois après, jour pour jour, je rappelle. J’obtiens un rendez-vous. Je n’avais pas de book, alors j’ai ramené tous mes cartons à dessins dans le taxi. Aidé par le chauffeur à taxi à hisse tout ça dans l’ascenseur, j’arrive dans un bureau où on m’accueille froidement : Qu’est ce que vous voulez ? Je n’ai pas de rendez-vous ! Bon vous avez cinq minutes..."
Cinq jours plus tard, Nicolas Vial illustrait une nouvelle dans le Monde du dimanche. La semaine d’après encore étudiant, il en faisait la couverture, sous l'oeil jaloux de ses professeurs. Depuis, chaque semaine, illustre le Monde où il a carte blanche pour choisir ses thèmes, en fonction ou pas de l’actualité. Libre comme l’air. Une belle carrière d’illustrateur de presse et de dessinateur s’ensuit. Il travaille pour la presse, illustre dans livres conçoit des affiches pour le cinéma ou la publicité, réalise des timbres-poste...Et un jour : la peinture le démange.
Terriblement vivante la peinture de Vial
Car si Vial a toujours peint pour lui, ce n’est qu’en 1999 qu’il se lance pleinement dans le métier de peintre. En 2002, il donne sa première exposition de peinture, au Musée nationale de la Marine à Paris. Des hommes en chapeau, des navires à quai, de la peinture puissante qui dégouline. Une nouvelle vie commence. Pas toujours gaies ses toiles, pas ans une certaine gravité dans ses navires sur béquilles, harnachés par mille cordages. Pourquoi ne partent-ils pas prendre la mer ? Ils sont déformés, gigantesques, trop lourds. Ici, un cotre de Carantec " j’en ai changé les proportions" dit-il. Au pied quelques figurines minuscules grouillent autour de l’épave. "Et celui-ci, si on le retourne, s’amuse le peintre, c’est un casque de guerrier… " Parfaitement terrifiant. Sur la toile, les hommes de Vial se découvrent rarement. Que peuvent-ils bien cacher sous leurs épais chapeaux ? Leur mélancolie, leur pudeur, ou est-ce une simple coquetterie ? En tout cas, ils intriguent. Peut-être est-ce l’ombre de l’illustrateur de presse qui rôde derrière le peintre ? Chaque tableau semble vouloir parler, vouloir dire quelque chose. Tout s’anime. Terriblement vivante la peinture de Vial. On s’attend à voir ces hommes, ces navires, ces ciels, ces chiens, chats ou poissons continuer leur course et s’enfuir du cadre. Débordant, le trait respire l’énergie sur ces toiles épaisses, chargées d’acrylique : "J’ai beaucoup de matière. Je gratte, je peins sur plein de couches différentes", explique-t-il. Rien n’est figé chez l’artiste. Sur un tableau posé contre le mur, deux dates sont accolées à la signature : 2002-2007 : "Parce que je l’ai retravaillé plus tard. Il ne plaisait plus, je l’ai transformé, ca m’arrive souvent." Il est comme ça Vial. Libre. Et bien sûr très honoré de devenir Peintre officiel de la Marine.
TOUT BLANC TRES NOIR
par Pierre GEORGES
L’enfant grave
J’ai cherché un moment à saisir le jeune poulpe cracheur d’encre de Chine, faisant, en Noir et Blanc, son écran de fumée pour échapper à un monde trop rude et le décrire cependant bien réel. Je l’ai traqué. Et la traque n’était pas mince, au coin de ses bois sombres comme gravés, dans son univers peuplé de navires en partance, de poissons, de prédateurs en chasse, d’avions de papier journal et de toutes sortes de locomotives à pattes. Je l’ai interrogé, et il n’avait rien à dire pour sa défense que cette illustration permanente d’un imaginaire fort encombré, comme chambre en désordre d’un enfant du siècle ayant cassé ses jouets ; dans un superbe repentir.
Et voici que l’idée est venue, évidente, aveuglante. Nicolas Vial est le plus joli cas d’enfant grave qu’il nous ait été donné de contempler en action. Il a toute la fraîcheur d’une imagination fertile, voici pour le blanc. Et tout le désespoir d’une époque fin du siècle, voila pour le noir.
Il joue en virtuose de ce double langage, la poésie et le cri, le rêve et la réalité, la fiction et cette ride toujours plus sombre creusée au font de l’Homme. Ses dessins fonctionnent comme un piège parfait, à double détente : une dose d’évasion pour ce qui nous reste à tous d’envies à la Jules Verne ou de bêtes étranges à la Grandville, une dose de cruauté pour toute l’infinie méchanceté de l’époque.
C’est ainsi qu’il faut regarder un dessin de Vial, comme une obligation de rappel pour pilote frustré, autorisation de décollage immédiat, obligation d’atterrissage en catastrophe. Ses dessins sont ailés. Ses machines sont mobiles. Son imaginaire est toujours en partance. Et, pourtant, revient toujours au galop, impavide et tragique, la douloureuse pesanteur des temps, cette loi de gravité d’une férocité toute terrestre.
L’enfant grave ! Sans doute sursautera-t-il de se voir qualifier ainsi, lui qui, tout timidement et sous le feu de la lampe, protestait déjà : "je suis beaucoup moins jeune que je n’en ai l’air". Certes, certes. Nous sommes tous prodigieusement moins jeunes que nous n’en avons l’air. C’est l’époque qui veut cela et nous fait faux crédit, en son piège à elle. Nous sommes jeunes encore de toutes nos apparences de jeunes. Et vieux déjà de toutes nos désillusions, de toutes les tragédies du siècle.
La seul, la vrai différence, toute la différence, c’est que Nicolas Vial, lui, a gardé un pied dans l’enfance comme une ancre à jamais jetée par-dessus bord. Et qu’il a lancé l’autre pied vers la maturité de l’homme, la maîtrise du dessinateur. En cela il défit quelque peu les lois de la physique des caractères humaines. Peut-être précisément, inné ou acquis, parce qu’il a, sur ce plan, une hérédité chargée. Des rares confidences qu’il fit sur lui-même, et avec la réserve du vrai modeste, on aura appris que Nicolas Vial eut parmi ses aïeux une escadre complète d’architectes. On sut également qu’il eut, bon sang ne saurait mentir, de réels dons pour la physique, présenté par son lycée, excusez du peu, au Concours général. On découvrit enfin que son père sous la forme la plus agréable les matières les moins romantiques comme le traité des charpentes.
Il avait donc, l’enfant grave, toutes ses chances de devenir un bâtisseur de "maison assez compliquées" comme ses ancêtres ou de viaducs héroïques pour l’autoroute des Eléphants. Il ne le voulut point en un romantisme échevelé qui lui laissa accroire, l’ingénu, que "peintre, c’est un métier". Il fit donc l’Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’arts et tant qu’il y était, les Beaux-arts.
L’architecture venait de perdre ce que le dessin et la peinture gagnaient au change. Est-ce curieux ! A un moment, dans la conversation, il eut un aveu étrange "j’aime bien les dessins à l’architecture un peu abracadabrante". Abracadabra, c’est un joli mot magicien du trait, de la plume et du pinceau. Abracadabra, c’est aussi un mot de fée pour les jours où les citrouilles se transforment en (maigres) carrosses.
Un soir de 1982, Nicolas Vial a chargé son carton à dessins dans un taxi qu’on imagine à hélices, direction Le Monde. Le jeune homme n’avait probablement plus un poil de sec, à s’en aller ainsi jouer sa vie sur simple présentation, simple représentation. Le chauffeur de taxi, bonhomme, lui affirma que cela allait bien se passer, le déposa à la porte fort bourgeoise du paradis et l’encouragea d’un rituel gros mot. L’accueil fut glaciel, d’un glacier délibéré comme il convient à une maison de qualité et de références. Il fut glacial et définitif.
Nicolas Vial venait de faire son entrée au Monde, son univers sous le bras. Abracadabra !
NICOLAS VIAL CHEZ BAUDOIN LEBON EDITEUR
NICOLAS VIAL
TEXTE GERARD-JULIEN SALVY
A Montparnasse, au sommet d’une bâtisse témoignant de ce que l’on peut faire du vieux avec du neuf, au bout d’un couloir d’internat, un atelier effleuré par un effilochement de nuages qui vont rêver vers le parc d’un couvent de sœurs visitandines. Une maquette de bateau suspendue au-dessus d’une table à dessin parsemée de bouteilles d’encre et de tubes de couleurs d’où s’échappent des taches et des traînées que la plume ou la pinceau semblent rattraper pour leur donner forme, et guider vers une vie fugace, fragile mais assurée. Dialogue intrigué, circonspect et décidé, nerveux, avec aussi, masquée par l’ardeur, une certaine timidité. Oui, est-il bien raisonnable de passer ses journées à dessiner et d’avoir les doigts maculés de couleurs ?
Faute d’avenir, les enfants s’inventent des passés fantasques, traversés de silhouettes improbables et légèrement inquiétantes. Nicolas Vial ( sérieux et ironique sans trop d’illusions sur les vertus thérapeutiques du sérieux ou de l’ironie, et qui semble avoir à l’instant quitté un écran où l’on vient de projeter un film de Louis Malle ou de François Truffaut, avec des tractions avant au pied d’immeubles ornés d’alcooliques concierges impeccablement savoyardes ou auvergnates) y ajoute les ambassadeurs saugrenus d’une arche de Noé saisie par l’ivresse de l’espace et ignorante des loi de la gravité comme de celles de la physique des corps.
Rêve-t-il ? Qu’importe la réponse, car la question suffit à ouvrir les voies qui mènent sans contrainte vers une cosmogonie drôle et mélancolique, muette lais nullement orpheline. D’un rêve à l’autre, c’est toujours l’inéluctable réalité qui s’installe, avec ses rituels, ses insolences et ses hantises. Et surtout, ne pas parler de l’absurde, ce fastidieux académisme de la vacuité ; les mots de rhétorique ou de théologie conviendraient mieux, qui évoquent l’organisation d’un monde. Les familles s’improvisent. Dans le sienne Blaise Cendras et Patrick Modiano se croisent, mais aussi les maîtres vénitiens et ceux du siècle d’Or espagnol.
Les dessins de Nicolas Vial ont en commun avec ses peintures de sembler des radeaux dérivant dans des univers dépeuplés ; et cela même lorsqu’ils sont habités de silhouettes en forme de citations "pour mémoire".
Et cette mer omniprésente, insatisfaite, injuste, irascible, impérieuse. Des journées passées à épier les bateaux au large des côtes de Bretagne, vient peut-être un certain goût discret de la précision, qui est une voie vers l’invention des formes. C’est de la forme des vagues qu’est issue l’écume de ses pages. C’est dans cette masse d’eau incompréhensible que se terre le secret de l’arbitraire, car c’est là qu’est née la violence du monde.
Ecume dérisoire de la réalité racontée par des journalistes déférents dont il relatera l’automatique effroi sans se résoudre à l’illustrer. Ou masses indistinctes de foules assoiffées de meurtre et ivresse d’échos travestis de leur inanité de menu fretin. Alors l’encre et la couleur se déversent sur la feuille ou la toile, dont il faudra colmater les débordements et araser les surcroîts inutiles au sens jusqu’à révéler la trame du support dans sa nudité équivoque, vertigineuse, striée de coulures colorées.
Les dessins de Nicolas Vial semblent avoir été rêvés à l’aube d’un lendemain de Tres de Mayo ; ses peintures au soir d’un exténuement de sensations dévastatrices. Les animaux se substituent aux hommes, réduits à de dérisoires silhouettes sans visages, ou irrémédiablement dissimulé sous un feutre à large bord. Pourtant, l’on ressent une certaine sérénité qui n’est pas seulement née d’une éducation, d’un tempérament ou de principes.
Fiers bateaux d’un autre temps, qui peuvent avoir des allures de totems ou de masques africains, inéluctablement entravés par leurs amarres, mais peut-être aussi, et surtout, par la conscience de l’ambigüité du voyage : faute d’horizon, jamais rien de nouveau à l’horizon, sinon des perspectives sévèrement bornées et toujours recommencées. Au large des Indes, Raymond Roussel se déclara déçu, donna l’ordre de virer de bord et regagna sa cabine, qu’il ne quitta que fort longtemps après sa mort.
L’univers ( parfois aérodynamique à la façon des futuristes) de ce bourlingueur immobile semble contenu dans une boîte de conserve à l’huile un peu amochée dont une clef rouillée par l’eau de mer suffit à révéler la peu ragoûtante réalité d’arête rongée par le temps et de chair putréfiée par les récits ressassés. Demeurent les chats impavides au volant de leur Riva et les abris de bois flotté perchés sur de hautes dunes fragiles. Alors la couleur s’évanouit pour retourner au ruissellement léger tandis que la terre disparaît et que Nicolas Vial revient à la peinture.
Piranèse emménage à présent ses murs bien que, désormais, il n’ait nul besoin de murs. Pour un temps, ce sont ceux du Padiglione delle Navi, à l’Arsenal qui, au temps de la république de Saint-Marc, fut le siège de la "Fabbrica od officina dei remi". Un lieu si secret que depuis des décennies ses portes s’étaient refermées sur de légendaire trésors et dont Emmanuelle Ferrari, directrice de l’Alliance française à Venise, obtint, comme la chose la plus naturelle, qu’il soit enfin ouvert, avec l’élégante complicité amusée de l’amiral Lorenzo Sferra.
Nicolas Vial : marin-rêveur
Par Olivier Frébourg
Nous sommes rue Campagne-Première. Paris, port de mer, quai n°XIV. A côté de la rue d’Enfer ou l’Ethiopien Arthur Rimbaud échoua une saison. A quelques encablures de la rue Jean-Dolent et du canal de Paname de Cendras. Le surréalisme a tordu les façades de cette rue d’apparence trop sage. Godard y a tourné la fin d’ A bout de Souffle. La rue Campagne-Première surfe sur la nouvelle vague.
On pousse la porte d’un immeuble-paquebot construit avec des matériaux de l’Exposition universelle de 1889. Rilke, Chirico, Othon Friez ont eu ici leur cabine. Il y a pires voisins de coursive. On grimpe les échelles de pont. On frappe à la porte n°41. On tombe sur une passerelle de navire. Une baie vitrée : l’Observatoire de Paris à l’Horizon. Vue panoramique sur le couvent de la Visitation. Tête dans les étoiles.
L’homme de quart a un visage de jeune résistant, rêveur comme un personnage de Modiano. Sur un mur, une vieille coque en bois trouvée à l’île de Ré. Là, une maquette de bateau. Dans la bibliothèque, des livres de Jean Gaumy. Sur une étagère, des voitures miniatures : une Maserati, une Ferrari, une Porsche. Bienvenue dans l’univers du peintre Nicolas Vial.
"J’imagine comme ça l’appartement de Maupassant" a dit un jour l’un de ses amis. L’auteur de Fort comme la mort qui raconte l’histoire et déclin d’un peintre vieillissant, était familier des artistes et propriétaire d’un yacht, Le Bel ami. Il et enterré à moins d’un mille, dans le cimetière du Montparnasse où Vial aime admirer les égéries de marbre. Passe une musique de César Franck, voisin de tombe de l’écrivain normand. Tiens ! Tiens !
Sur la dunette à laquelle on accède par un escalier de bois, un chevalet. Il ne manque plus que les poulies à ce cadre de charpentier de marine. Là, Nicolas Vial, largue les amarres. Face à lui, des proues de bateaux, impériales comme des heaumes de chevalier. Les écubiers sont des yeux dont jaillit un faisceau d’amarres. Une confrontation de titan aussi mythologique que la lutte du capitaine Achab contre Moby Dick. Nicolas Vial prend la mer. Devant lui, l’horizon se dégage. Il n’était pourtant pas évident que ce solitaire s’embarquât sur un océan jaune de Naples.
Album de Famille
"J’ai eu la chance de naître dans un univers". L’album de la famille Vial compte deux généraux d’Empire, des artilleurs, et une lignée de polytechniciens. Nicolas Vial est un enfant de la géométrie et de la physique, de la mécanique et des engrenages, de Piranèse et de Chirico, dont le frère Alberto Savinio et l’auteur d’un essai savoureux sur Maupassant. Ses perspectives, ses constructions sont celles d’un architecte. Mais il subvertit l’ordre établi, détourne les objets, lève le voile sur les échafaudages et les fait effondrer d’un coup de pied, jette ses tubes de couleur au milieu des symétries.
Il y a chez lui un homme de la Renaissance, du feu et de la matière, croisé d’un romantique moderne. La ligne de fuite emmêle ses jambes et détourne la ligne droite. Il échappe à la caricature de l’artiste moderne discourant sur le vide pour ne pas montrer ses propres abîmes. Vial est un compagnon du tour de France, qui a réalisé son chef-d’œuvre, maîtrisé le dessin avant de se prétendre peintre.
Présenté au concours général de physique, ce premier de la classe fait l’école buissonnière et choisit les Beaux-Arts. Vial a passé sa vie à s’échapper, à barbouiller les conventions, les structures verticales pour rallier la brocante de ses chimères. Le port d’attache de son enfance porte un nom de transatlantique de la French Line : île-de-France.
C’est à Dourdan, dans le grenier d’une maison de famille qu’il suit son apprentissage au milieu de Dinky Toys et en écoutant une émission radiophonique qui aurait pu lui servir de ligne d’inconduite : " Qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de soi".
Mais l’oisiveté n’est pas de rigueur dans cette famille qui compte parmi ses originaux, un collectionneur de Ferrari et un pionnier de la photographie ferroviaire. Auprès de son père, éditeur qui construit des livres comme autrefois on bâtissait des cathédrales, Nicolas apprend à travailler. Des ouvrages médiévaux : Traité théorique et pratique de la charpente ou Traité de la marqueterie. Ce sont dans les planches illustrées ou les photographies de ces monuments que Vial saisit l’art du détail. Regardez les cordages de ses bateaux, les gréements de ses voiles. Tout y est juste !
Bretagne
Mais c’est en Bretagne que Nicolas découvre la mer avec sa soeur et son frère. Kerlouan se trouve au Finistère de la France, non loin de l’Aber-Vrac’h. Il y a une côte sauvage façon Jean-René Huguenin dans ses grandes vacances. Voile, pêche, ski nautique tiré dans les dunes par une Simca 1000 sont au programme. Des jeunes femmes blondes à la peau salée attendent sur le rivage.
Début d’une grande histoire d’amour. Elle s’appelle Mélanie. C’est un cotre de Carantec, une vieille coque en bois comme on trouve aujourd’hui dans Le Chasse-Marée. La Mélanie vogue dans toute l’oeuvre de Vial. Quel cul de bateau ! Et son système de poulies ! Et son long safran ! C’est encore à bord de la Mélanie, dans le repli de sa grande voile que se prélasse le chat, héros de La loi de la Lagune, le livre pour enfants écrit par Marion Paoli, la femme de Nicolas.
…Et Mélanie
Plus qu’un bateau, un motif de décoration, la Mélanie et le navire de la jeunesse absolue. Il est toujours associé à une vie qui vogue en toute liberté, à l’indolence, aux mers calmes et azurées. C’est le bateau fondateur de la vocation maritime de Vial, devenu obsessionnel de la mer.
Quand il dessine pour la presse et devient harponneur de la réalité économique, des guerres et des soubresauts, il y glisse naturellement un cargo, une péniche. Pour représenter le génocide arménien, il montre un cercueil en forme de boîte de sardines sur les eaux du Bosphore ; Quand il stigmatise la loi Pons, il met en scènes des hommes portant un bateau sous le regard d’un mafieux. Quand il s’intéresse aux problèmes identitaires du Québec, il lance un Riva au milieu des érables. Mais dans ce domaine, son chef-d’oeuvre est sans aucun doute le pétrolier à tête de requin, dont les cuves figurent des arêtes de poisson, terrible représentation du naufrage de l’Erika et de la marée noire de décembre 1999. Ou encore cette noria de pétroliers se retrouvant au carrefour de Malte, place de l’Etoile de la navigation de complaisance.
Vial n’est pas un peintre hermétique au grand bazar du monde. De sa passerelle, il s’est ouvert à l’économie contemporaine. Il sait la difficulté de démarcher les journaux pour placer un dessin, l’arrogance des puissants et des gens en place si sûre d’eux. Aujourd’hui, la vapeur s’est inversée. Les commandes se multiplient. Vial peut même se payer le luxe d’imposer un dessin dans concession ni modification. Le téléphone sonne. Un journal français ou suisse lui demande une illustration de toute urgence. Pendant la communication, que fait il ? Il dessine à grands traits un bateau rouge et noir. Dans le registre des affaires maritimes, Vial n’a aucune exclusive. Il aime les cargos à l’ancienne, les paquebots, les Rivas italiens, les bateaux de pêche. Voile, cabotage, long cours, c’est un amant prêt à s’embarquer à bord du premier navire.
Chez Vial la mer n’est pas un océan de luxe, de calme et de volupté. C’est un champ universel, la scène originelle où l’homme se montre à nu, l’un des théâtres, pour reprendre ses thèmes de "l’univers impitoyable", de "la réalité brute", à la fois métaphore de la condition humaine mais aussi lieu de métamorphose dans lequel les visages ont la douleur expressionniste d’un Munch, les traits d’un Bacon, la terreur d’un Goya ou d’un Géricault. La mer chez Vial est nourricière, tellurique, sacrificielle aussi. Elle offre la grandeur du drame antique : l’homme et le poisson y connaissent un martyr pareil à celui de saint Sébastien. D’ailleurs, la peinture chez Vial est une corrida où en quelques heures, ses pinceaux et ses tubes se peinture acrylique encornent la toile. Lui se transforme en lion : "c’est une impulsion, dit-il. C’est violent. Ca gicle. Je me lâche". Ensuite, il gratte, revient sans cesse à la matière, ouvre les vannes de sa divagation, laisse le hasard et le fantastique errer comme un vaisseau fantôme.
Le Monde selon Vial
On le dit héritier de Jules Verne, capitaine Nemo de la couleur, construisant des bateaux-animaux, donnant naissance à des créatures qui ne peuvent vivre qu’à vingt mille lieues sous les mers. Mais Vial n’est pas un artiste d’anticipation, un peintre de science-fiction. Il représente son univers les monstres y côtoient les hommes de mer. La terre est un poisson-lune. Mes commandants sont des chats. Les sous-mariniers ont des têtes de bars. "L’eau est pleine de griffes" écrivait Hugo dans Les Travailleurs de la Mer dont Vial apprécie tant les dessins. Dans son essai L’eau et les Rêves, Bachelard montre que la rêverie et l’eau sont univers en émanation : "Avant d’être un spectacle conscient tout paysage est une expérience onirique". Le monde de Vial entretient des affinités avec celui d’Edgar Poe : il réalise "la synthèse de la Beauté, de la mort et de l’eau".
Navire Albatros
Vial a traversé le royaume des ombres. Regardons ces requins d’Irlande ou ces thons harponnés, piégés, à l’agonie, soufflant leur sang. Ils évoquent parfois des morceaux de fer boulonnés, des machines grises, futuristes. A la sortie de sa jeunesse, Vial a connu un terrible accident : renversé à la porte de Versailles, un jour de pluie, par une voiture, il a été paralysé dans un lit d’hôpital. Amarré, vissé, en cale sèche : béquilles, rééducation. Homme brisé. Naissance de l’artiste. Ce fut sa lutte avec l’ange. Crucifixion, clou. Voyage dans sa tête. Dessins comme thérapie. Apnée.
Les fiers navires de Vial croisent rarement sur une mer libre. Ils connaissent la tentation de l’appareillage mais dans leur élan sont retenus par des amarres. Ils foncent dans leurs cordages. D’autres sont blessés, tristes : animaux abandonnés, soutenus par des béquilles en bois. Navires albatros, ils ne peuvent plus bouger, connaître les beaux horizons mais restent encalminés, échoués comme des baleines.
Importance du fer chez Vial, de l’architecture métallique qui soutient, permet de rester droit. Et ces grandes cheminées où l’homme fragile et incertain, ballotté par le roulis de l’existence, tente de rester en équilibre. Il y a du peintre constructiviste chez lui. De ce mécano, de cette croisade du fer, Vial tire une épopée. Comme Cendras, l’un de ses poètes fétiches, est le Homère des crépitements, des gratte-ciel, des ruts métalliques, Vial raconte une histoire moderne, le tour de notre monde pressé et oppressé.
Les arcencielesques dissonances de la Tour dans la télégraphie
Sans fil
Midi
Minuit
On se dit merde de tous les coins de l’univers
Etincelles
Jaune de Chrome
On est en contact
De tous les côtés les transatlantiques s’approchent
S’éloignent
Toutes les montres sont mises à l’heure
Et les cloches sonnent
Cendras, l’homme des paquebots, des latitudes, des lettres-océans. Cendras dont Bourlinguer est un Baedecker pour Vial. Cendras que l’on reconnaît dans un dessin sur Saint-Nazaire avec son galurin gris, ses clopes vissés aux lèvres, dans le narines et les oreilles. Cendras, l’amputé, salue Vial de sa main amie.
Vial tient la barre
Il aurait aimé ses bateaux, ses chats, ses poissons, ses hommes sudistes en costume et au noir panama. D’ailleurs quand il tourne ses grands formats, on a l’impression que Vial tient une barre de navire. Tantôt à tribord ou à bâbord toute.
Hormis les bateaux, on peut dresser dans son oeuvre le catalogue des objets et créatures métalliques : boîtes de conserves, ouvre-boîtes, bouées, harpons, jouets d’enfants qui se remontent à l’aide d’une clé, et même rhinocéros qui se transforment en coques de navires. Tout est transpercé, traversé, verrouillé, fulgurant comme un éclair. On n’échappe pas à sa condition.
Bestiaire Océanographique
Accidenté de la vie, laissé pour mort sur le rivage, Vial a trouvé refuge dans un monde solitaire. Un temps en rade, il a dessiné des bolides comme dans son livre Les 24 heures du chat, animal agile, élastique. Dans son zoo imaginaire, les poissons, les souris sont les amis des félins, des alliés qui leur ouvrent la route. Et quel drame connaît un jour le matou miteux, héros de l’un de ses livres pour la jeunesse ? Ce grand mangeur de souris et de rats est avalé par l’engrenage de la roue du moulin dans lequel il vit, contraint d’endosser pendant trois mois une carapace de tortue géante pour retrouver le chemin de la guérison. Coque qui deviendra un radeau flottant pris dans la tempête.
Tout est maritime chez Vial. Même ses maisons blanches américaines sont des cabanes du littoral entourées de pieux. Ses villes préférées : New York et Venise. Son livre Un amour de jeunesse, commence à Anvers. Vial se sent à son aise dans ces atmosphères portuaires, ces docks du vice et des trafics, ces lieux déchus où l’ivresse est un voyage. On y croise d’ailleurs le fantôme de l’oncle Blaise. L’un des personnages est un lord Jim moderne. Pour le coeur d’une femme, égérie de toute une jeunesse, ses anciens amants se retrouveront à Varengeville-sur-Mer, en Normandie au cimetière marin condamné à s’écrouler dans la mer. Ici est enterré Braque qui, avec de Staël, a éclairé de son bleu la sensibilité de Vial.
Ce n’est pas par hasard si Un amour de jeunesse est écrit par Michel Guerrin, critique photo du Monde et si la soeur de Nicolas, Véronique, est une photographe mondialement connue notamment pour ses deux ouvrages Men before et Femmes au saut du lit. Vial collectionne les clichés noir et blanc qui lui inspirent parfois, un tableau comme celui des pêcheurs africains autour d’un thon géant. Il nourrit aussi une passion amoureuse pour la photographe Lee Miller dont il connaît la vie par coeur.
Obsessionnel dans ses thèmes, comme dans ses couleur, Vial peut après une lecture du Rouge et le Noir de Stendhal ne peindre la vie et ses tableaux qu’en rouge sang. Cette obsession s’est transformée en sillage.
Donc, un jeune peintre choisit pour sa première exposition nationale le musée de la Marine. Cette escale naturelle prouve son anticonformisme dans le paysage artistique contemporain. Une nouvelle vie commence. Après avoir fait ses classes dans la presse, Vial se consacre à son absolu. Il y a tout sacrifié : son énergie, son temps, son confort. Embarquons donc dans les rêves océanographiques de ce bâtisseur de navires, de cet amoureux en larmes de mer. La marine vient d’enrôler l’un de ses enfants les plus fantasques, les plus originaux, les plus attachants aussi. Une oeuvre au long cours prend la mer. Cette croisière inaugurale a d’ores-et-déjà remporté le ruban bleu.
Né en 1955, dessinateur de presse bien connu et peintre exposé dans de nombreux musées, il est peintre de la marine depuis 2008 ; son oeuvre est marquée par un imaginaire où un surréalisme acéré se conjugue à une sorte de romantisme contemporain. Il fait vivre un monde onirique habité de navires échoués, de poissons enchaînés, de chats urbains, d’hommes en chapeaux, de villas vénitiennes, et plus récemment la figure obsédante d’un homme au chapeau.
EXPOSITIONS DANS LES MUSEES
2006 Musée National de la Marine, Brest
2005 Musée de la Marine, Venise, Italie. Palazzo Gopcevic, Trieste, Italie
2004 L’arc Le Creusot Scène Nationale, France
2003 Musée National de la Marine, Rochefort, France Musée National de la Marine, Toulon ,France
2002 Musée Nationale de la Marine, Trocadéro, Paris, France
2000 Assemblée Nationale, Hôtel de Lassay, Paris, France
1999 French Institute of Alliance Française, New-York, USA
1997 Alliance Française, Paris
1996 Caisse des Dépôts & Consignations, Paris,
1983 Musée du château de Dourdan, France
EXPOSITIONS PERSONNELLES
2008 Galerie Kiron, Paris, France. La Galerie d’en face, Paris, France
2007 Galerie 1ère station, Paris, France. Galerie Carantec, France. Galerie de l’Ecole Estienne, France
2006 Atelier an. Girard, France. Galerie Frédéric Bosser, France
2005 Galery Off Main, Bergamont Station, Santa Monica, Los Angeles, USA
2004 Galerie 13 Sévigné, Paris, France
2003 Marine Gallery, Zeebruge, Belgique. Galerie Frédéric Bosser, Paris, France
2001 Galerie Item, Paris, France. Atelier Maud & Marc Jeanclos, Paris, France
1995 Galerie Les Ateliers, Paris, France. Galerie Vitesse, Paris, France
1994 Galerie-Péniche « le Six/ Huit », Paris, France
1993 Galerie De Kikkeberg, Roemond, Pays-Bas
1986 Galerie d’art contemporain de l’Odéon , Paris, France
1985 Galerie d’Art d’Orly Sud, France
1982 Galerie d’Art d’Orly Sud, France
1981 Galerie du Cercle, Paris, France
PRIX
2008 Peintre Officiel de la Marine
BIBLIOGRAPHIE
La planète n’est pas à vendre, texte de Michel-Edouard Leclerc. Paris Ed. Naïve, 2009
Sales chats, texte d’Anne Wiazemsky. Paris Ed. La Martinière, 2007
Catalogue de l’exposition du Musée de la Marine de Venise et du Palazzo Gopcevic. Paris, 2005
Lire tue, texte d’Eric Fottorino. Paris Ed. Les Equateurs, 2005
Catalogue de l’exposition du Musée de la Marine- Trocadéro. Paris Ed.Musée de la Marine et Philéas Fogg,
2002
Le Grand Livre des Monstres, texte de Caroline Sultani. Paris Ed. La Martinière Jeunesse, 2002
Nicolas Vial en noir et blanc. Paris Ed. du Seuil, 2001
Un Rhino c’est Rosse, texte de Marion Paoli. Paris Ed. Eden, 2001
L’Agenda du Chat 2001, photographies de Véronique Vial. Paris Ed. Eden, 2001
L’Agenda de la Mission 2000, Paris Ed. Eden, 2000
Un Amour de Jeunesse, texte de Michel Guerrin. Paris Ed. Autrement, 1997
La Loi de la Lagune, texte de Marion Paoli. Paris Ed. Seuil Jeunesse , 1995
Les 24 heures du Chat, texte de Marion Paoli. Paris Ed. Seuil Jeunesse, 1995
Matou Miteux. Paris Ed. Seuil Jeunesse, 1994
Touchessacome ou les Aventures d’un cadre au mental d’acier. Paris Ed. Cherche Midi, 1992
L’argent, Paris Ed. Circonflexe, coll. Les impertinents, 1991
L’Homme aux poupées, texte de Jean-Louis Perrier. Paris, Ed. Syros, coll. Souris Noire, 1987
| Galerie ARCTURUS | |
| arcturus@art11.com | |
| web | http://www.art11.com/arcturus |
| rue / street | |
| code postal / zip code | 75006 |
| ville / city | Paris |
| pays / country | France |
| téléphone | 33 1 43 25 39 02 |
| fax | 33 1 43 25 33 89 |
Du mardi au vendredi : 14 h à 19 h - le samedi de 11h à 13h et de 14h à 19h. Fermé en août. Tuesday - Friday : 2 pm to 7 pm - Saturday : 11am-1 pm / 2 pm to 7 pm. Closed in August. |
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| Métro : Mabillon, Odéon, St Germain des Prés, St Sulpice Bus : 24, 27, 39, 48, 58, 63, 70, 95, 96 Parking : 27, rue Mazarine, 21, rue de l'Ecole de Médecine, Place Saint Sulpice, Place Dauphine, St Germain des Prés |
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